Exposition à la Table des Matières

Bibliothèque Alexis de Tocqueville

 

Toutes mes sculptures sont réalisées à partir de bois relevés de la production des coquillages. Les essences recueillies sont de chêne, châtaignier, ainsi que des bois exotiques, azobé, angélim vermelho …
Ces bois sont restés immergés de longues années dans l’eau de mer, séjour durant lequel leurs qualités naturelles se sont améliorées : augmentation de leur dureté et de leur densité*, une remarquable conservation de leur texture, un enrichissement des tons et des coloris intérieurs.

Les sculptures ne reçoivent aucun traitement chimique ni vernis ; le soin des finitions leur donne ce poli et cette aptitude à recevoir la lumière et en réverbérer l’éclat.
En revanche, j’utilise parfois des huiles naturelles destinées aux soins des bois pour nourrir et lutter contre un assèchement trop important des surfaces.

Les œuvres retenues pour l’exposition du restaurant de la bibliothèque Alexis de Tocqueville font très large part aux sculptures abstraites, auprès desquelles la présence d’une ou deux sculptures figurées suggère, si peu que ce soit, les directions de ma recherche.

* Comme tels ils sont impropres à la flottaison et s’écartent de fait de la catégorie des « bois flottés » face à laquelle on conçoit celle de « bois immergés » qui impose, entre autre, l’emploi d’outils spécialisés.

Caen, février 2019.

Denis LATOUR

Parmi les grandes innovations en sculpture contemporaine, l’utilisation de matériaux nouveaux fait partie des apports les plus intéressants. Denis LATOUR, artiste installé à Caen, est l’exemple vivant de cette recherche novatrice. Il a investi le bois de mer, issu de constructions navales, de brise-lames ou de la mytiliculture, travaillé pendant de longues années en milieu salin. Le succès est au rendez-vous, et Denis LATOUR enchaîne depuis quelques années les expositions en Normandie et en galerie à Paris.

Le sculpteur éprouve une irrépressible attirance pour la taille directe de ces « formes originelles » en chêne, châtaignier, ou bois exotiques aux colorations vives ou sombres, à la fois érodés, minéralisés et oxydés. Elles le fascinent, sollicitent en lui le besoin d’une « lecture », et lui permettent de révéler, derrière une enveloppe usée, abrupte, et grisée, des surfaces lisses, polies et lumineuses, aux contrastes étonnants de beauté. Il nous explique comment à partir de ces « <style= »font-family: calibri,= » » serif; »= » »>objets visibles avec la sensibilité corporelle qu’elles ont le pouvoir d’éveiller » en lui, Denis LATOUR est capable de faire surgir les plus belles métamorphoses dans des figures étonnantes, douces, fluides, toujours élancées et sensuelles. Qu’il s’agisse de femmes longilignes ou d’abstractions verticales surprenantes, ce qui nous séduit, au-delà d’une création parfaitement originale, c’est la pureté des lignes, l’harmonie des proportions, la simplicité et la noblesse de formes pittoresques auxquelles il parvient à donner une âme, et véhiculant authenticité et poésie sincères. </style= »font-family:>

Dans un œuvre inédit, singulier et audacieux, Denis LATOUR nous offre une nouvelle vision plastique du monde magnifiée et directement inspirée de la nature. Une création à la fois émouvante, créative et féconde.

Francine BUNEL MALRAS, Historienne de l’art

Denis LATOUR

Among the great innovations brought to contemporary sculpture, the use of new materials is one of the most significant. Artist Denis Latour from Caen, Normandy, is a living example of this novel research.He works driftwood that has come from ship builds, breakwaters or mussel farms and which has been shaped by saltwater over many years. As a resut of his artwork’s success, Denis Latour has had many exhibitions over the past few years both in Normandy and in Parisian galleries.

Relatively new to the gouge, the sculptor feels irresistibly drawn to the method of direct carving into the “original forms”. In oak, horse chestnut or tropical timber, their bright and ruddy hues fascinate him.
Their eroded, mineralised and oxidised appearance elicits a “reading” from him and allows him to reveal, under the rotting, rough and greying exterior, smooth, polished and luminescent surfaces and contrasts of astonishing beauty.Denis Latour explains how from these objects, “which are visible through the physical receptivity that they have the power to awaken”, he is able to bring about the most beautiful transformations, producing surprisingly gentle, flowing figures in ever willowy and sensual forms.
Whether carving slender-bodied women or surprising abstractions, what appeals beyond the absolute originality of the artwork is the purity of the lines, the harmonious proportions, and the simplicity and nobility of the picturesque shapes. Imbued with a soul of their own, these communicate sincerity, authenticity and poetry.

In unprecedented, unique and bold artwork, Denis Latour presents a new, exalted world vision that is directly inspired by nature.
His creations are at once moving, imaginative and fertile.

Francine BUNEL MALRAS, Art Historian

Tissage

Toile de lin, bois de chêne et châtaignier.

La question de saisir ce qui vient à la dignité de matière s’agissant de ce Tissage, conduit directement à celle de situer ce que cette matière propose au regard du spectateur, et donc de ce que son propre regard serait en mesure d’animer en lui-même.

Nombre de penseurs, au xx° siècle en particulier, nous ont rompus aux relations étroites, qu’on dirait isomorphes, qu’entretiennent textiles, tissus, tissages avec le texte, la texture de la langue, de l’écriture et de la lettre. C’est à dire en somme à ce qui, dans l’ordre du langage, a partie intimement liée aux textiles et aux activités concrètes du tissage, de la vêture, de la parure. Il n’est jusqu’à la tessiture, texture singulière de la voix humaine qui ne manifeste combien jusqu’au plus près du réel du corps, les fonctions de langage et de tissage sont intimement nouées.

L’empesage et le tressage du lin donnent au Tissage une tension et une fermeté qui l’éloignent d’un destin de vêture et de parure. Mais le rendent du même coup apte à accueillir ces bois de mer portant usures et rugosités non moins que surfaces finement polies accrochant la lumière pour en projeter des éclats.

Les tons écrus du lin tressé portent également un grain léger, régulier et soutenu, propre à retenir et répartir également la présence de la lumière sur toute la surface du tissu.

En sorte que forts de la correspondance entre langage et tissu, nous pourrions suggérer que la langue de ce Tissage de lin est une confrontation, un affrontement peut-être, à l’accueil de ce qui lui est étranger, de ce qui lui est foncièrement autre, c’est à dire de ces bois marins rudes, durs et colorés. En revanche, il reçoit de ces bois comme corps étrangers un étayage et une tension renforcée propice à l’affirmation de son ouverture et de son déploiement. Un tel regard propose déjà toute une histoire.

Pourtant un trait particulier mérite d’être relevé qui traverse, en chaîne et trame, mes réalisations de sculpteur. Il intéresse une implication moins discursive mais plus formelle des matières que celles-ci proposent à vos esprits :
Des surfaces burinées ternes et rugueuses se trouvent entourées et rejointes, liées à des régions polies, auxquelles la lumière apporte des reflets de satin et de soie. Ces traits sont bel et bien présents dans notre tissage, quoique de manière plus discrète.
En sorte que nous pourrions ressentir la présence d’une rudesse suave, tout aussi bien que d’une douceur rugueuse, exprimant alors sans détour combien la matière de ces bois immergés puis sculptés, tout comme celle des objets de texture et de tresse, seraient encore liés à la poésie de la langue pour ce qu’ils emportent avec eux la figure poétique de l’oxymore.

Un lieu pour la sculpture

Qu’y avait-il sous le ciel dans ce pays ?
Un même jour lissait à l’infini la plaine asservie à l’agriculture intensive et sculptait les ombres silencieuses dans la profondeur des sous-bois.
Partage originaire du monde entre le domaine de la productivité et ce « parc » comme nous l’appelions, qui n’avait aucune vocation sinon celle de devenir un lieu : Trente hectares pour la sculpture.
Nous marchions depuis peu. Déjà nous commencions de reconnaître cet îlot boisé. Véritable faveur du destin que ces sentiers inconstants sous la voûte des arbres. Mais, véritable don, à l’époque inaperçu, aucun nom ne nous avait été donné pour que les lieux ainsi déployés sous nos pas existent vraiment en tant que lieux.
Nous avons nommé tous les lieux remarquables que nous découvrions ainsi que les sentiers qui les reliaient. Par quelle option secrète pour les bois, y étais-je plus à la tâche ?
Avec les noms, la topographie s’ordonnait, l’orientation cardinale et les privilèges de la verticale également.
Le moment de Genèse que nous vivions nous faisait aussi entrer dans la logique de ce temps qui était alors celui des rêveries oubliées, temps en marge des exigences ordinaires de la vie sociale ; c’est le temps pour un regard qui interprète. La décision d’une forme émerge de l’expérience d’un temps hors le temps, un temps qui revient à son heure, identique à lui même et qui offre parfois la faveur d’une création.
Architecture au fondement du lieu et de son temps qui, plusieurs décennies plus tard, sera celui de la sculpture.
Il y eu la découverte et la nomination ; il y eu les jeux, l’industrie des arcs des flèches et de toutes sortes d’autres choses en bois … Ces moments là ont bien tous connu leur déclin et leur disparition. Mais le lieu avait eu lieu, et le temps propre du lieu avait pourvoir de tirer sa marge à la mesure du temps de la vie.
Les sorties en forêt, la haute montagne avec ses engagements, ses rigueurs, ses exigences techniques ont développé et éprouvé l’architecture première.
D’autres retours de ce temps ont donné lieu à des expériences joyeuses et fécondes sous le visage austère des horloges
Caduques à leur tour, ces expériences ont laissé le défilé de la marge ouvert jusqu’à ce je tiens aujourd’hui comme le rendez-vous de sa destinée : la rencontre avec les bois immergés et le lieu retrouvé pour le temps de la sculpture.

D.L.